dimanche 13 janvier 2019

Lionel Marchetti ou la musique médiane

Texte écrit pour le livret de Jeu du monde
coffret 6 CD de Lionel Marchetti, publié par Sonoris :




Lionel Marchetti ou la musique médiane

Entre les doigts une valve de coque, recueillie sur la plage près du tumulte des vagues, avant que la mer finisse de la polir. J’y passe doucement le pouce et l’index simultanément, le premier sur la face interne, le second sur la convexité striée de l’extérieur. Je suis capable dans le même temps d’éprouver le lisse et l’accidenté, je reçois dans un influx tactile mélangé les images concomitantes du dessous et du dessus, et encore de celui-ci le début d’érosion que le flot et le jusant ont commencé de lui imposer, de celui-là le timide rappel en creux des reliefs de l’extérieur. 

J’ai parlé, il y a longtemps, du tropisme ascensionnel de Lionel Marchetti, qui le guida de La Grande Vallée à la Montagne, vivant l’expérience du Glacier et de l’Avalanche. Il y a de ces grands espaces un besoin certain dans l’œuvre de Lionel Marchetti, l’espace ouvert qui du Train de nuit à l’Atlantique lui fait parcourir le monde en voyageur des ondes. Mais de La Figure du dehors à L’Espace du dedans, il n’y a parfois qu’un souffle, un pas, un clignement d’œil, et le passe-muraille n’a qu’à clore son regard pour que le monde s’abolisse de sa forme colorée et reparaisse en gestation souterraine. À passer entre les couches parallèles d’une réalité dont il ne partage pas la densité, il obtient le visa inépuisable d’un Voyageur des deux mondes, passeur nocher de la veille au rêve. La musique de Lionel Marchetti se loge dans cet espace indéfini entre le dehors et le dedans, affleurant les deux réalités, diurne et nocturne, aérienne et aquatique, ouranienne et chtonienne, écluse sonore où les échos de chacun, exondés, exhumés, sont encore audibles au déversement dans l’autre.

Qui prend le départ sur une mer à l’aube s’affrontera à deux infinis : la vague de l’océan et le vague de l’obscurité. Sur son Océan (de la fertilité) se perce le brouillard filandreux, eau et feu se confondent, la houle devient crépitement… Et sans relâche le vent chasse la lumière vers l’inaccessible horizon. La musique est encore ce poste frontière, entre l’humide et l’aride – Lionel Marchetti serait-il le premier musicien à avoir navigué sur la Lune ? Sur les photographies, Lionel Marchetti a parfois des airs d’explorateur, de globe-trotter, saisi arpentant le monde pour y déloger les échos de sa musique pérégrine. À fleur d’eau, à fleur de terre, dans cette zone aveugle où le son encore perceptible mais déjà atténué, drapé, absorbé, se réjouit de sa cécité, la met à profit en scénarisant son cinéma pour l’oreille. Il se positionne à deux doigts de l’étendue du monde, entre le courant du magnétisme tellurique et la surface des choses. Invisible, il entend comme à travers la terre – sa musique est une altération : Red Dust / la rouille, dégradation du métal, des oxydes de la bande magnétique. Sa Nostalgie du Cyclope vécue comme le souvenir à travers l’œil monstrueux de la caméra est une méditation entre les pans du réel, un rappel de l’aveuglé à la lumière. Dans sa musique on retourne l’œil ; on pratique aussi L’Échange des yeux
Je ne pense pas que mon élan m’emporte trop loin si j’affirme alors que la musique de Lionel Marchetti est un chemin vers l’outre-monde. Toute musique est passage mais certaines l’oublient. Il me semble que celle-ci en a fait sa charge. Une musique concrète dont tous les sons massés et tendus tissent le voile et jouent le drame. J’aime l’écho et le coup de fouet chez Marchetti. L’un perd la trace et l’autre la déchire. Perte et déchirement sont frontière et poste frontière. N’a-t-il pas fait sienne cette formule de Kenneth White : « Concret ou abstrait ? J'aime l'abstrait où subsiste un souvenir de substance, le concret qui s'affine aux frontières du vide. » ?
Exactement comme le chaman qui assure la communication avec le pays des morts, et restitue un langage étrange.
Exactement sur le front de mer, à l’emplacement des grands ouvrages de pierres par lesquels Saint-John Perse fonde la Strophe d’Amers.

Denis Boyer










samedi 19 mai 2018

The Cold Gates, for Köner & Winderen - Cloître - Live Évreux 2014

The Cold Gates, for

Köner & Winderen - Cloître - Live Évreux 2014



En juin 2014, à l’invitation de Frank Dubois dans le cadre de L’Atelier(s), Thomas Köner et Jana Winderen ont donné un concert au cloître de la cathédrale d’Évreux. Les deux musiciens jouaient ensemble pour la première fois. Mike Harding a rapidement exprimé le souhait d’en publier l’enregistrement sur le label Touch. Thomas Köner m’a alors demandé de rédiger le texte qui accompagnerait la première sortie, numérique, de l’album. Ce que j’ai accepté avec plaisir. Depuis, l'album a été réédité, toujours par le label Touch, en CD.
Voici l’essentiel de ce texte, que j’avais rédigé directement en anglais. Je remercie Stéphane Abraham et Mike Harding pour les quelques heureuses corrections qu’ils ont su me suggérer.


                                       The Cold Gates


Both Thomas Köner and Jana Winderen frequently explore a stage
of the grey area that is intensely cold, one as subject, the other as matter.

These methods are not so different. First because their expression often appeals to the same global droning form, second because, by different means, they circumnavigate a blank space.

It is not enough to know that frozen brushstrokes are used by Thomas Köner and Jana Winderen to feel their collaborative sound painting. That night of June 2014 in Evreux, Normandy, they fashioned together a very discreet and evolutionary soundscape, which included mist, birds, slow – very slow – breathing, celestial humming, rain… all of which integrate a panorama their common music designs, which is not necessarily cold. The concert had to happen in a peculiar place, like an island in the midst of town, a square garden-like space cornered between two parts of the ancient bishopric: the cathedral itself and the bishop’s palace converted into the town’s museum of art and archaeology. Around the box tree labyrinth and the lawn rectangles, hundreds of years old gothic architecture and gargoyles were watching over an unusual sacred event: modern, instrument-less, outdoor. Shortly before going on stage, Jana told me “It’s really strange because I usually play in the dark”. Indeed, we were getting close to the longest day of the year and the sky was still luminous. It was up to the musicians to recreate a night before the real one fell, up to them to call it.

A night, or maybe a dawn, a zone of passage for the light, the forms: a soil to enhance imagination. It all began in the mist, vaporous powder and sizzling waves, upon which birds songs appeared. No more is needed to create a fairy tale-like invitation, an attraction to a forest of dim light beams, sometimes scattered, sometimes dense. A three dimensional sound space over-impressed the empiric one, and the eroded layers of drones penetrated in a vertical tide pouring over the spectators. The garden and the passageways hosted a mesmerized audience. Some remained still, some walked slowly in the stone corridors, experiencing another penetration of the sound. Gently pounding, a thin aqueous metal call slowly reshaped the light rays into a luminous hum, leading the second half of the performance at the suburbs of figuration, the gates of melody accorded to a deep and cool, cool breath.

Then it was time for the birds to flock and sing a last song before flying away to hotter places. It was time to contemplate the cold places to which the drones had led. It was time to watch the slow motion of icebergs, mirrored in the real sky by huge clouds moving to the same rhythm. We were at the border.

We have to be cautious, while getting close to the doors of the absolute. Some of us hum, some of us draw. A manner of digging a corridor towards the unspeakable, and make it efficient in the empiric world. Some of us also discover poems. Open, Sesame!


Denis Boyer – La Ferrière sur Risle, July-August 2014.
 


http://touch33.net/catalogue/tone-51-thomas-koner-jana-winderen-cloitre.html
 

mardi 26 décembre 2017

Aux Lisières - Ex Folia





Au printemps 2017, la plasticienne Sophie Videgrain et le musicien Jérôme Mauduit (Désaccord Majeur) m’ont proposé de rédiger un texte pour accompagner l’exposition Ex Folia, dans laquelle des œuvres de Sophie voisineraient des photographies de Vincent Brien, cette double exposition étant dirigée par le thème de la forêt – et même en filigrane par celui du recours aux forêts.
Une fois le texte établi, celui-ci a servi de matériau pour la composition d’une pièce musicale de dix-huit minutes par Désaccord Majeur, diffusée en boucle durant les heures d’ouverture de l’exposition qui s’est déroulée pour la première fois du 29 avril au 8 mai 2017, à la Maison des Comtes du Perche (Mortagne).
J’ai décidé d’intituler le texte Aux lisières, ce qui traduit, après le Fear Drop 16 (j’avais donné ce même titre au CD qui l’accompagnait) ce moment liminal, cette zone de passage, où le glissement se produit, où la métaphore est en formation, ici plus littéralement mais tout aussi symboliquement quand l’être sauvage refait surface. Ce texte, lu en français par Frédérique Bruyas et en anglais par Christine Batty, est enrobé, parfois assimilé par la musique. La pièce Ex Folia, désormais publiée en ligne par le label Taâlem, est disponible en écoute et en téléchargement. Je reproduis l’intégralité du texte, au-dessous duquel on trouvera le lecteur Bandcamp permettant d’écouter la pièce Ex Folia (placée en piste 3 de la compilation).



Aux lisières

C’était un matin, au printemps. Je partis au point du jour. La fraîcheur m’accompagnait et maintenait mon esprit en éveil. Je marchai longtemps. Il me fallut suivre la rivière jusqu’à ce qu’elle s’enfuît loin des rives aménagées. Je posai ma besace et repris mon souffle. Je regardai mes jambes et, les jugeant capables, je m’enfonçai dans l’oseraie où je me débattais pour avancer. Bientôt j’en sortis pour retrouver la rivière, elle s’était ensauvagée et la piste qui la longeait désormais n’avait pas été foulée aux dernières saisons, sinon par les bêtes sauvages. J’aime les chemins comme les rivières, tortueux et étroits, propices à la cache et à la surprise. Le coup de vent excita mes bras griffés, je rabattis mes manches et respirai avec joie.
La marche a ceci de grisant qu’elle fascine jusqu’au temps qui s’oublie dans le rythme des pas. Mes jambes frôlaient le treillage vivant des herbes en bordure du sentier, et mes yeux s’absorbaient dans la contemplation des vertes chevelures que sous l’eau le courant coiffait sans relâche.

À la halte je m’assis et laissai baller mes pieds au-dessus de l’eau. La fatigue, ou la félicité, me disposèrent à chercher appui contre l’aulne voisin. Il avait ménagé un oreiller depuis la mauvaise saison, quand la rivière monte offrir des colliers de fagots et des tresses d’herbes sèches en hommage aux arbres qui ont penché sur elle leur ramure d’été.
Je dus m’assoupir car lorsque je relevai les yeux la lumière avait changé. Elle filtrait désormais à travers les branches.

Ma peau frissonnait de plaisir lorsque je me redressai ; au milieu du sentier, le soleil s’écoulait doucement. J’ôtai ma veste et la rangeai pliée dans mon bissac que je repassai en bandoulière. Il me semble que je respirais mieux, et de nouveau l’envie de bifurquer me saisit. J’entrai dans les herbes hautes sur ma droite, quittant presque à regret le babillage de la rivière que j’avais accompagnée jusqu’à son enfance de ruisseau. J’avoue que j’étais déjà attiré par un autre bruissement. Le rideau végétal le céda trop vite à la terre plane, travaillée, épuisée d’avoir si souvent enfanté des blés gras et hauts. Je la traversai vite ; si j’éprouvais pour elle de la pitié, elle ne m’intéressait pas. J’arrivai, captivé, jusqu’à la berme d’en face. Le bruissement s’était amplifié et, au sol, ondulaient des dessins compliqués. Je levai les yeux : une ligne de peupliers devant le soleil organisait le tremblement de l’ombre.
Leur bavardage s’amplifiait à la moindre pointe de brise, peut-être s’accablaient-ils : leur trop parfaite rectitude était biffée par les nombreux tronçons de l’un d’eux, abattu au mitan de l’hiver. De part et d’autre des rondins jaillissaient des rejets verts et cirés ; les arbres ont cette indifférence à la mort qui, au printemps, fait bourgeonner les bûches fraîchement coupées.

La rangée de peupliers me lassa, je passai outre. Tout de suite, à claire-voie, on apercevait un taillis dense. Il fallait pour l’atteindre s’arranger d’une pente raide mais courte. Au sommet du tertre, le taillis se composait de scions de châtaigniers et de charmes, mêlés aux ronciers. L’odeur m’annonçait l’antichambre de la forêt. Pas plus que l’oseraie quelques heures plus tôt, le taillis ne me résista. Derrière, un petit cirque éclairci et, tout de suite, le porche sombre d’une allée cintrée par les futaies de hêtres. J’engageai un premier pied sur la voie moussue.

J’ignore comment je me retrouvai dépouillé de mes vêtements, toujours est-il que je ne ressentais aucun inconfort au contact des branches, des bogues et des mousses sur le sol. Ma peau où jouait la lumière traversant les frondaisons se moirait et je contemplais mon corps comme le pelage du faon. Je naissais aux épines, je me cambrai au coup de vent, j’aguettais au crissement du geai, ma narine frémissait au parfum des chanterelles. Du plus profond de moi, l’être sauvage s’épanouissait, en parfaite fraternité avec l’homme que je n’avais cessé d’être un seul instant. Cela je puis le jurer. L’instant n’avait pas oblitéré ma raison, il l’avait augmentée, affranchie de ses défroques. Sous mon cuir hérissé circulait une conscience sans entrave, nettoyée. Il arrive que le papillon redevienne chenille.
Le chant d’une source interrompit mon errance. Je m’approchai, descendis le petit cours, m’émerveillant des courbes savantes que traçaient à quelques pouces de la surface les premières phryganes de la saison. Dans une cuvette, le ruisselet, avant de repartir jaser dans le goulot prochain, s’alanguissait en un modeste miroir d’eau. Je m’y penchai pour boire, j’y espérais la saveur des sucs souterrains. Mon recul fut brusque, presque défensif. C‘était mon visage, incontestablement, qui me contemplait, mais le regard me troubla. Venait-il du fond de l’eau ou de sa surface… ou du cœur de la forêt… J’avais pu, sans bien le comprendre, observer deux, trois fois peut-être, le même éclat féral dans un œil humain.

Le matin me trouva vêtu, assoupi à l’entrée de l’oseraie. Mes jambes étaient sûres, mes bras ne tremblaient pas et je souriais. On me croisa sur le chemin de ma maison. On murmura. C’était mon regard. Le regard de ces autres qui dans le plus grand secret avaient pareillement gîté dans la forêt.

Denis Boyer